Comment les productions de viande du Massif central peuvent-elles tirer leur épingle du jeu d’ici 2050 ?

L’Inra a réalisé une étude prospective sur les filières de viande bovine et ovine du Massif central, à la demande du Commissariat général à l’Égalité des Territoires (CGET), qui est restituée le 7 octobre 2016 lors du Sommet de l’Élevage à Clermont-Ferrand. Cette prospective doit permettre aux différents acteurs de mieux se préparer à l’avenir, avec des éléments objectivés. Les cinq scénarios d’évolution envisagés ont été élaborés dans une démarche de recherche participative.

Vache de race Limousine dans un pré de Corrèze.. © Inra, NICOLAS Bertrand
Mis à jour le 07/10/2016
Publié le 07/10/2016

Le Massif central est un territoire majoritairement en moyenne montagne, où les prairies permanentes représentent 70 % de la surface agricole utile, dédiée aux ruminants, et où sont élevées des races de bovins à viande (en Charolais, Limousin et au Sud du massif) et des agneaux. La région est aussi une terre de fromages : AOC produits de l’élevage de vaches laitières et Roquefort issu de l’élevage de brebis laitières. Depuis l’après-guerre, ces filières ont traversé de fortes évolutions. Ainsi, la consommation de viande, perçue comme rare et indispensable à la santé dans les années 50, est aujourd’hui controversée, après avoir traversé il y a 20 ans la 1e crise de la « vache folle ». Les marchés se sont internationalisés et le Massif central s’est notamment spécialisé dans la filière bovine allaitante productrice d’animaux maigres destinés à l’exportation pour engraissement, au détriment de l’élevage laitier mixte. Par ailleurs, comme partout en France, les fermes se sont agrandies tandis que le revenu des agriculteurs est devenu fortement dépendant des aides publiques : depuis 1995, la seule vente des produits ne couvre plus les charges. Ces filières doivent aussi se préparer au renouvellement des générations et à faire face aux changements du climat.

L’évolution de la consommation de viande et les politiques publiques déterminantes

L’évolution de la consommation de viande, à l’échelle européenne et au-delà, joue un rôle déterminant dans les cinq scénarios envisagés, comme dans les stratégies pour tenter de sortir de l’impasse, la demande devant être un élément central pour organiser et structurer l’offre. La prospective montre que la croissance de la population européenne n’est pas un gage de pérennité des filières viande de ruminants. Le changement climatique ne devrait, quant à lui, pas induire de bouleversements majeurs à cet horizon temporel même s’il induira différents degrés d’adaptation en fonction des bassins du massif. Les facteurs socio-culturels ont un poids important tant par les attentes de la société que par celles des nouvelles générations d’agriculteurs. Les politiques publiques jouent également un rôle central, selon qu’elles diminuent ou qu’elles se maintiennent en privilégiant l’agroécologie, la sécurité alimentaire mondiale, ou les politiques régionales.

Même dans les scénarios les plus défavorables, des opportunités existent

Le premier scénario dit de l’« Excellence », envisage une diminution de 60 % de la consommation de viande conjuguée à une exigence forte de modes de production respectant le bien-être animal, la santé humaine et les territoires. La clé de la réussite repose alors sur des productions appuyées sur une marque commerciale forte, valorisant la naturalité. L’élevage de viande, aujourd’hui basé sur des animaux maigres, devrait aller majoritairement jusqu’à l’engraissement et la transformation pour proposer une viande garantie haute de gamme, destinée à l’export ce qui favoriserait un maintien d’emplois dans la région.

Le scénario dit de « Libéralisation » se caractérise par une diminution de 30 % de la consommation de viande (baisse tendancielle) et par une baisse des soutiens publics, générée par une libéralisation et une internationalisation des marchés. Le maître mot pour s’adapter est alors la réduction des coûts favorisant le recentrage sur l’élevage extensif d’animaux maigres pour la viande, engraissés pour petite partie (femelles) dans les zones adéquat du massif et pour le reste dans d’autres régions. L’élevage ovin est en régression dans des territoires où l’élevage de manière générale est en net recul. La culture de biomasse pour produire de l’énergie limite l’enfrichement du territoire trop important.

Dans le scénario  « Agroécologie », la consommation de viande est également en retrait de 30 % même si le consommateur qui a des attentes exige que l’agriculture durable et l’agriculture biologique deviennent la norme. Ceci est notamment rendu possible grâce à des politiques agricoles qui soutiennent et protègent le marché. L’élevage mixte lait/viande et la complémentarité entre les systèmes d’élevage (ovins/bovin) se développent et reposent sur des surfaces en herbe jardinées à forte valeur nutritive et diversifiées.

Dans le scénario  « Partenariat », la consommation de viande ne diminue que de 5 %, et les Régions du Massif central décident d’intervenir activement pour appuyer un partenariat constructif, équitable et reconnu entre les producteurs, transformateurs et distributeurs. Reposant sur une  contractualisation amenant la transparence dans l’élaboration et le partage de la valeur ajoutée, cette politique favorise l’élevage bovin allaitant, pour la production de viandes diverses et de qualité recherchées par un consommateur connaisseur.

Dans le scénario  « Géopolitique », la consommation de viande en Europe est là encore en retrait de 30 % mais la dépendance alimentaire des pays du sud méditerranéen, en augmentation, génère des tensions telles que l’Europe est amenée à intervenir en passant des accords avec cette région du monde. Le Massif central renforce sa capacité à produire des bovins maigres pour participer à ces échanges. L’engraissement, réalisé ailleurs, provoque une diminution sensible de l’emploi dans le Massif central et défavorise son dynamisme économique.

Ces cinq scénarios reposent sur une valorisation de l’herbe, le scénario « Excellence » voit cependant une tendance au boisement se redévelopper et le scénario « Libéralisation » les paysages se fermer. On constate une forte diminution de l’emploi direct et indirect dans le scénario « Libéralisation », un remarquable maintien dans le scénario « Agroécologie », et, dans une moindre mesure dans « Excellence ». C’est le scénario « Agroécologie » qui, par nature, est le plus favorable à l’environnement ; il est paradoxalement suivi par le scénario « Libéralisation » mais, dans ce cas, cette tendance s’accompagne d’un risque important de dégradation du paysage. Les autres se traduisent par des impacts sur positifs ou stables l’environnement.

Des pistes de recherche à explorer

La prospective fait ressortir des besoins de recherches sur la valorisation de l’herbe et les pratiques de gestion des surfaces fourragères, sur l’adaptation des animaux et la qualité des produits, sur les évaluations agro-environnementales et sur les ressorts socio-économiques de la consommation de viande. L’efficience organisationnelle et l’adaptabilité des filières doivent aussi être étudiées : peut-on se passer des aides publiques ?, envisager des solutions d’abattage à la ferme ? Dans la conception de nouveaux dispositifs et innovation, la mobilisation de « laboratoires vivants » ("living labs") collaboratifs est un modèle intéressant.

Une étude prospective

Les cinq scénarios ont été construits dans une démarche de recherche participative. Leurs conséquences sur la production, l’emploi, le bilan environnemental ont été quantifiés par des indicateurs dans une démarche originale alliant expertise, analyse bibliographique et modélisation.

Un groupe de travail de 20 experts et une équipe projet, avec le soutien de la Délégation à l'expertise, à la prospective et aux études de l'Inra (DEPE), ont été mobilisés pour l’expertise et les scénarios. Un comité de pilotage et de suivi a été constitué, pour l’appropriation des résultats.