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Quelques figures emblématiques de l'Inra. © Inra, GAVALDA Véronique

Figures de l'Inra

Jean-Claude Tirel : de l'économie à la politique scientifique de l'Inra

Jean-Claude Tirel est d'abord chercheur en économie de l'exploitation agricole. Il oriente ensuite ses recherches pour appuyer la politique agricole, à la demande du Ministre de l'Agriculture. Il occupera par la suite des fonctions très proches de la direction générale : chef du département d'Économie et de sociologie rurales, directeur scientifique et enfin directeur de la direction des politiques régionales, qui prennent leur essor avec les lois de décentralisation. Un fil rouge l'accompagne durant tout son parcours : ses approches sont solidement ancrées dans la connaissance du "terrain" et la concertation avec les différents acteurs.

Par Nicole Ladet
Mis à jour le 13/05/2016
Publié le 18/05/2006

L'économie pour appréhender les problèmes des exploitations agricoles

Bien qu'issu d'une famille parisienne, Jean-Claude Tirel a envie de devenir agriculteur, ayant été, au cours de son enfance et de son adolescence « immergé, pendant dix-sept ans, dans un milieu agricole où j'avais l'occasion de travailler avec les uns et les autres ». Mais il étudie d'abord, à l'école d'Agronomie de Grignon, où il découvre l'économie et se passionne pour cette discipline. Son professeur, Chombart de Lauwe, « mettait [alors] au point ses méthodes de gestion, inspirées de celles qui avaient déjà cours en Angleterre et en Allemagne. Ce qu'il exposait me 'parlait' d'autant plus qu'ayant vécu longtemps dans une exploitation familiale, j'en voyais tout l'intérêt. […] À la fin de l'année 1954, il m'a demandé si j'étais d'accord pour l'aider à tester, dans dix régions, de nouveaux outils qu'ils avaient conçus. […] c'était une chance à saisir ». Jean-Claude Tirel rend ainsi visite à 90 agriculteurs de Seine-Maritime : « Cétait, pour moi, une façon d'avoir enfin une vision approfondie des problèmes économiques auxquels ils étaient confrontés. » En 1956, peu après la fin de ses études, il est recruté à l'Inra, où il partage son temps entre l'enseignement de travaux pratiques aux étudiants de Grignon, la formation pour les Centres de gestion et des travaux de recherche, en collaboration avec Pierre Cordonnier, sur les systèmes de gestion. Faute de véhicule, il parcourt alors de longues distances à vélo pour les besoins de ses enquêtes auprès des agriculteurs. Après 28 mois passés en Algérie, il collabore avec le professeur Chombart de Lawe à la rédaction d'un ouvrage sur la gestion des exploitations agricoles et découvre, par la lecture d'ouvrages spécialisés, « les possibilités qu'offrait la recherche opérationnelle et notamment la programmation linéaire » qu'il va ensuite chercher « à adapter aux besoins des exploitations ». En échangeant avec des personnes intéressées par ces problèmes dans de grandes entreprises privées ou publiques, il constate que : « Sans renoncer à effectuer des approfondissements théoriques, il fallait mettre au point un raisonnement économique qui puisse être utile à l'étude de la réalité. […] Pour préciser les données dont nous avions besoin, nous avons engagé un dialogue avec les disciplines techniques et nous avons cherché la façon d'introduire le risque dans les méthodes de recherche opérationnelle ».

Des recherches pour appuyer les politiques agricoles publiques

Une grande méfiance à l’égard des solutions toutes faites

À partir de la création du département d’Économie et de Sociologie rurales, Jean-Claude Tirel va consacrer son temps à la recherche plus qu’à la formation : « La PAC [politique agricole commune] se mettant en place, il m’est apparu important d’aborder l’étude des compétitions interrégionales. Comment les exploitations avaient-elles tendance à réagir aux diverses mesures prises dans une région ? Inversement, quelles mesures fallait-il envisager de prendre pour qu’elles atteignent un objectif jugé souhaitable ? » Edgard Pisani, le Ministre de l’Agriculture, parlait à l’époque d’exploitations à deux unités de travail humain et cherchait à connaître la dimension optimale à donner aux exploitations selon les régions. « Mais le paramétrage de la main-d’œuvre montrait […] que le deuxième travailleur prévu avait tout intérêt à rechercher une rémunération de son travail à l’extérieur des exploitations. Cette constatation a engendré une conception nouvelle de l’exploitation agricole ». Jean-Claude Tirel envisage alors une thèse sur ces questions mais le Ministre lui propose de venir plutôt travailler avec l’équipe qu’il avait constituée dans son ministère afin d'établir « un tableau de bord pour mieux apprécier les impacts des décisions qu’il était amené à prendre, compte tenu de la diversité des types d’exploitation ». Jean-Claude Tirel accepte et coordonne l'élaboration d'une typologie des systèmes de production qui permettra de ventiler la statistique agricole française par région et par grand type d’exploitation… Cette étape était indispensable à la conception de modèles, « Mais il fallait ne pas en rester là et voir ce qu’il risquait d’advenir quand on remplaçait les systèmes actuels par des systèmes modifiés par des politiques agricoles ou des systèmes de prix différents ». Question à laquelle Jean-Claude Tirel s’attaque ensuite en mobilisant les outils de la programmation régionale. Ce projet sera cependant interrompu par les successeurs d'E. Pisani. « Cette expérience des modèles a beaucoup nourri toutefois mes réflexions sur la façon d’appréhender les problèmes. Elle m’a inspiré une grande méfiance à l’égard des solutions toutes faites (et partielles) et au fétichisme dont elles sont l’objet (‘le modèle a dit que’) […] Il convient, au contraire, de s’intéresser davantage aux problèmes d’insertion des découvertes si l’on veut que celles-ci se transforment en innovations effectives ». Ces travaux, peu soutenus par le département, étaient néanmoins précurseurs en matière d’appui aux politiques publiques.

Du "guêpier" de Rungis à la politique scientifique de l'Inra

Établir des rapports de confiance et de réciprocité [avec les régions]

En 1973, Jacques Poly, directeur général scientifique de l’Inra, le charge d’une mission délicate : régler le sort d’une équipe de 70 personnes et de leur structure, situées à Rungis, pour rendre leurs statuts conformes aux exigences de la cour des comptes qui venait de semoncer l'Inra à ce sujet. Mission accomplie en un an. Satisfait de la manière dont il s'est sorti de ce "guêpier", Jacques Poly lui confie le département d’Économie et de sociologie rurale. Jean-Claude Tirel se donne pour premières tâches « de faire en sorte que la diversité des opinions et des approches soit mieux respectée » et de permettre aux personnels d'accéder à des statuts moins précaires... fût-ce au détriment de certains programmes en raison des limites budgétaires. De 1980 à 1984, il exerce les fonctions de directeur scientifique, avec sous sa responsabilité les départements "Systèmes agraires et Développement" et "Économie et Sociologie rurales". Jacques Poly lui confie ensuite la direction des politiques régionales, qu’il vient de créer, où il est chargé de la mise en œuvre des contrats de plan État-région. Ces contrats, qui venaient d'être lancés par la mise en œuvre des lois de décentralisation et l'abandon des références au Plan national, financent des moyens de recherche dans le cadre de politiques régionales. Or ils ont contribué à une évolution de la gouvernance des équipes de recherche désormais placées dans une organisation "matricielle", à l'intersection des politiques de départements scientifiques Inra (nationales et jusqu'alors prédominantes) et de stratégies de centre (interlocuteurs les plus légitimes pour les politiques régionales). Jean-Claude Tirel salue le travail des équipes Inra : « Grâce aux présidents de centre et aux délégués régionaux avec lesquels nous avons travaillé la main dans la main, les résultats des arbitrages qui ont été rendus ont correspondu assez bien à nos vœux. Nous avions compris, en effet, la nécessité d'élaborer des projets bien concertés en interne, chose que ne faisaient pas toujours les autres organismes ». Mais il souligne que l'articulation nécessaire entre les politiques nationale et régionale est parfois difficile. Les régions « expriment le désir de disposer sur place d'un dispositif de recherche fort pour satisfaire les besoins de l'enseignement (la formation par la recherche), redorer leur image de marque, attirer de nouvelles entreprises, retenir des jeunes qualifiés dans des secteurs de pointe » et souvent attribuent des moyens pour des recherches qui les intéressent tout en impliquant des équipes régionales. « Tous ces éléments sont à prendre en ligne de compte dans la négociation d'une politique avec les régions […] il faut essayer d'établir des rapports de confiance et de réciprocité pour les faire participer davantage aux actions de recherche et leur en faire ressentir tout l'intérêt. »
Considérées comme marginales et ponctuelles à l'origine, n'ayant d'autre intérêt que celui de permettre le bouclage financier d'un projet local d'investissement résultant largement d'une décision centrale, les aides régionales, surmontant peu à peu les réticences des directions scientifiques devinrent un élément non négligeable du développement de l'Inra et de sa programmation : en une décennie, leur montant annuel constituait un complément de budget dépassant 100 millions de francs.

Mini-CV

Portrait de Jean-Claude Tirel. © Inra
Portrait de Jean-Claude Tirel © Inra
Carrière

  • 1956 : entrée à l’Inra.
  • 1957 : Assistant de recherches à l’Inra.
  • 1962 : Chargé de recherches à l’Inra.
  • 1968 : Maître de recherches à l’Inra.
  • 1976 : Directeur de recherches (DR1) à l’Inra.
  • 1980 : Directeur de recherches de classe exceptionnelle.

Activités scientifiques
Recherches jusqu’en 1974 sur l’économie de la production agricole : applications mathématiques au niveau de l’exploitation et de la planification interrégionale.

Responsabilités administratives :

  • 1974 : Directeur du Laboratoire de Recherches Économiques sur les IAA.
  • 1975 : Chef du Département Économie et Sociologie Rurales.
  • 1980 : Directeur scientifique du secteur Sciences Sociales.
  • 1984 : Directeur des Politiques Régionales.
Archorales. Les métiers de la recherche. © Inra, INZERILLO Pascale

ARCHORALES

Texte rédigé d'après le témoignage recueilli pour les archives orales de l'Inra, Archorales, en 1996.
>> Lien vers le témoignage complet (PDF)