Charles Thibault à son bureau (printemps 2003). © Inra, DENIS Jean-Baptiste

Charles Thibault : « ce que j'ai aimé dans la recherche, c'est la stimulation de l'imagination par l'échec »

Chercheur et enseignant, Charles Thibault est l'un des fondateurs des recherches en physiologie animale à l'Inra et le premier directeur du département scientifique dédié à ces recherches. Il initie la création du centre Inra de Jouy-en-Josas et l'administre à ses débuts. Il occupera ensuite différentes fonctions d'administration au ministère de l'agriculture, puis au CNRS qu'il préside entre 1979 et 1981.

Mis à jour le 13/04/2016
Publié le 17/02/2016

Dès ses débuts d'instituteur, Charles Thibault prépare une licence de sciences naturelles. La mobilisation en 1940 interrompt ses études. Affecté ensuite à un régiment dans le Sud de la France, il prépare le soir un diplôme d'études supérieures sur « la physiologie pigmentaire des poissons ». Comme la guerre l'empêche de passer son agrégation, il entre au CNRS pour travailler sur la parthénogenèse chez les mammifères. Afin de monter l'élevage nécessaire à ses recherches, il s'adresse à la Bergerie nationale de Rambouillet où il rencontre un milieu stimulant d'agronomes. Tout en enseignant la biologie, il se joint à leurs travaux sur la reproduction animale et l'insémination artificielle. « On sortait de la guerre et la recherche pouvait aider à produire davantage de lait, de viande et de laine, cela m'intéressait. Il fallait accroître la fertilité et les performances, notamment en enseignant et en développant l'insémination artificielle à Rambouillet, puis dans les centres d'insémination artificielle qui s'ouvraient. Ce fut le début de nos recherches […] ». En 1950, il refuse un poste de maître de conférences à Lyon pour les poursuivre : « Comme j'avais envie de continuer sur ces problèmes d'ovulation, de superovulation, de synchronisation, de comportements sexuels, qui m'avaient motivé, je suis allé voir le directeur général de l'Inra, […] et je lui ai demandé si cela l'intéressait que j'essaie de monter dans son institut un laboratoire de Physiologie animale. Il m'a répondu oui ». Avec Raymond Février, qui travaillait sur les porcs, Germain Mocquot qui s'intéressait à l'amélioration de la qualité des fromages et René Péro qui s'occupait d'aviculture, il crée un pôle "productions animales" à Jouy-en-Josas. En 1954, il est nommé directeur de recherches à l'Inra puis, en 1964, lorsque le département de physiologie animale est créé, il est nommé à sa tête. Il y restera jusqu'en 1972.

Structurer les recherches en Physiologie animale à l'Inra

Au sortir de la guerre il nous fallait essayer d'en finir avec la pénurie

Au sein de l'Inra qui venait de naître, il a fallu définir les sujets à étudier, compte tenu de la vocation de l'institut. Charles Thibault et ses collègues se tournent alors vers les éleveurs pour comprendre les problèmes auxquels ils sont confrontés. « De ces rencontres est née la doctrine à laquelle nous nous sommes tenus. Le point crucial à étudier pour aider les éleveurs et leur permettre de continuer à exercer leurs activités nous est apparu être la fertilité insuffisante des animaux à l'intérieur des troupeaux ». Charles Thibault poursuit : « Un autre aspect, qu'il nous est apparu intéressant d'étudier, était ce qui avait trait à la production du lait. Nous étions au sortir de la guerre et il nous fallait essayer d'en finir avec la pénurie dont avaient souffert dans les villes un grand nombre de personnes et améliorer le revenu des éleveurs. Nous avons en conséquence, lancé aussi des recherches sur la lactation afin de mieux comprendre les mécanismes physiologiques de la formation de la mamelle, de la montée laiteuse, de la traite et quelles étaient les interactions lactation-reproduction. » Les recherches sur la physiologie de la croissance, lancées par Louis Dauzier à Montpellier, constitueront une troisième orientation. L'amélioration de la production de la laine était aussi un sujet important à cette époque. Aujourd'hui, des équipes poursuivent des recherches sur la reproduction, sur la croissance et sur la cellule mammaire en tant que modèle expérimental.
« Dans ce schéma général, il est apparu toutefois assez vite que tout ce qui concernait la reproduction, l'allaitement ou la croissance se heurtait à des problèmes de comportement, que celui-ci soit social, hiérarchique, sexuel ou maternel ». Le groupe de Jean-Pierre Signoret, constitué à partir de 1954, a étudié ces aspects.
Charles Thibault a également monté le laboratoire de recherche sur la physiologie des poissons, après un stage dans un grand laboratoire maritime américain. « En plus de la physiologie, j'ai initié le démarrage du laboratoire sur les groupes sanguins chez les bovins. C'était le moyen en effet d'identifier les animaux et de déterminer leur compatibilité. »
Il se souvient des débuts à Jouy : « De 1950 à 1954, il a fallu travailler dans des conditions précaires et peu confortables, mais l'enthousiasme de tous a contribué beaucoup à les faire oublier. Plus préoccupant nous est apparu être le problème de la documentation […] » Charles Thibault recrute alors des documentalistes capables d'assurer les traductions et monte une bibliothèque. Pour l'ensemble des projets, il recueille le soutien de la direction et de l'inspecteur général Jean Bustarret « qui avait perçu la nécessité d'être présent à la fois sur les deux fronts de la recherche : creuser les domaines mal connus et transmettre aux professionnels les acquis nouveaux scientifiques ou techniques ».

Une vision de l'animal entier, nourrie par la connaissance pratique des animaux

Considérant l'évolution actuelle des recherches Charles Thibault affirme : « Je crois que la physiologie conserve cette fonction essentielle qui est de prendre en compte l'animal tout entier, mais qu'elle ne peut rester descriptive et doit absolument faire siens les outils de la biologie moléculaire et cellulaire. » Et il souligne « J'ai l'impression que l'évolution enthousiaste vers le moléculaire fait disparaître le sujet au profit de l'outil. Cette évolution m'apparaît regrettable si elle doit se faire au détriment des disciplines classiques, la zoologie, la botanique, la physiologie. » « C'est une dérive que l'Inra ne peut pas se permettre sous peine de perdre sa raison d'être et son originalité. Il faut garder, comme doit le faire l'Inserm pour l'homme, la vision de l'animal en entier et se souvenir de ce qu'agronomie signifie ». Charles Thibault est ainsi convaincu de l'importance de bien connaître les animaux et les problèmes agricoles pour conduire ces recherches.

Des questions de recherche fondatrices des avancées actuelles

les premiers à réaliser la fécondation in vitro de l'ovocyte de lapine en 1954

Les premières questions de recherche auxquelles se consacre Charles Thibault à l'Inra portent sur la qualité du sperme et sur l'ovaire : « Nous avons été les premiers à réaliser la fécondation in vitro de l'ovocyte de lapine en 1954 avec Louis Dauzier et S. Wintenberger-Torrès et sommes à l'origine des recherches sur la maturation de l'ovocyte de la lapine, la vache, la truie, la brebis et le macaque. » Avec cette équipe, il étudie aussi le développement in vitro d'œufs fécondés.
Pendant des années, des échanges ont eu lieu avec deux laboratoires anglais qui comptaient parmi les plus avancés sur la reproduction et la lactation. En 1981, Charles Thibault crée le « Club fécondation » pour échanger de manière informelle entre spécialistes : « L'amélioration et la mise au point définitive des techniques sont souvent des processus plus lents que leur découverte. Les efforts, très payants au début, voient leur efficacité décroître parce que l'on se heurte à la complexité insoupçonnée du vivant. Il faut donc s'encourager en groupe pour persévérer ».
Il constate : « Les recherches actuelles sur la transgénèse se sont appuyées sur tout ce qui a été fait dans le domaine de la culture in vitro. Elles n'ont été possibles qu'à partir du moment où l'on a pu produire in vitro des œufs fécondables et les cultiver pour pouvoir y introduire des gènes, avant le transfert dans une femelle servant de nourrice utérine. Les perspectives offertes par le clonage n'ont pu, de même, être envisagées qu'à partir du moment où l'on a pu se procurer des ovocytes mûris in vitro en grande quantité, étant donnée la modicité du rendement de la transgénèse et surtout du clonage. » Ces recherches sur la transgénèse et le clonage animal se poursuivent aujourd'hui à Jouy-en-Josas. Elles ont éclairé les recherches sur la fécondation humaine : « Les chercheurs français, qui ont commencé à travailler sur les transferts d'embryons, comme Suzanne Torrès, puis Jacques Testart, les ont pratiqués à la physiologie animale du CNRZ ».
Ces recherches soulèvent des questions d'éthique, Charles Thibault déclare qu'il les a toujours abordées de façon très pragmatique. Pour lui : « En conclusion, si l'on veut que l'espèce humaine puisse à terme bénéficier des avantages de la FIV et du transfert d'embryons, on n'échappe pas à la nécessité de faire des expérimentations, sur l'œuf et l'embryon humain, une fois tirés les enseignements sur toutes celles qui auront été faites sur d'autres mammifères dont nos espèces domestiques ». Il précise : « On ne doit pas utiliser l'œuf humain comme modèle expérimental. Il y aura toujours des risques de dérives possibles que l'éthique doit avoir à cœur de combattre, à condition qu'il s'agisse de vrais problèmes ». Et il ajoute : « Les règles éthiques, qui doivent aussi s'appliquer à l'animal vis-à-vis des souffrances que l'on peut être conduit à lui imposer, ne consistent pas à s'attendrir sur la taille des cages, mais à donner aux chercheurs une formation obligatoire sur le traitement de la souffrance ».
En 1967, Charles Thibault devient professeur de physiologie et de reproduction à l'université de Paris VI. Il poursuit une activité à la paillasse à Jouy jusqu'en 1988.

Chercheur, un choix qui engage une vie

Quand vous êtes chercheur […], vous vous sentez une fonction sociale à accomplir

Considérant le métier de chercheur, Charles Thibault déclare : « Je crois que quand on est vraiment chercheur, on le reste toute sa vie ». Il confie : « Aussi curieux que cela puisse paraître, ce que j'ai aimé dans la recherche, c'est la stimulation de l'imagination par l'échec. Quand vous entreprenez une manip, celle-ci est toujours susceptible d'échouer. C'est un stimulant extraordinaire pour en imaginer une autre. Quand les résultats ne sont pas ceux auxquels vous vous attendiez, vous êtes tenu de réfléchir, d'en supposer les raisons, de rebâtir quelque chose. C'est cela qui est vraiment enthousiasmant ! Échouer plus que réussir, c'est quelque chose dont il faut savoir profiter ! »… « Vous avez bien sûr de grandes joies quand vous avez découvert quelque chose. Mais cela n'a pas du m'arriver plus de quatre fois dans ma vie ! »
Charles Thibault explique que dans toutes les fonctions qu'il a occupées – y compris administratives, c'est toujours l'intérêt de la science qui a primé. Il ajoute : « Quand vous êtes chercheur […], vous vous sentez une fonction sociale à accomplir. Si j'accepte de prendre une responsabilité, par exemple être membre d'un Conseil consultatif de recherche ou d'expertise de dossiers de recherche, je sais que ces fonctions ne doivent avoir qu'une durée limitée. »
Et il conclut : « J'ai eu beaucoup de plaisir aussi à enseigner. Quand on arrive à un certain moment de sa vie de chercheur, on a des choses à dire, qui sont originales et que quelqu'un qui n'a pas été chercheur ne peut pas expliquer. » « Je crois enfin qu'un chercheur doit avoir l'esprit libre et n'éprouver aucune inquiétude quant à sa position sociale ! »

Archorales. Les métiers de la recherche. © Inra, INZERILLO Pascale

ARCHORALES

Texte rédigé d'après le témoignage recueilli pour les archives orales de l'Inra, Archorales, en 1996, revu en 2002.
> Lien vers le témoignage complet (PDF)

Voir aussi : Charles Thibault, une vie de recherches. Livret du symposium "Hommage au professeur Charles Thibault", 17-18 mars 2004, Jouy-en-Josas
> Livret (PDF)

Mini-CV

Chercheur et enseignant, Charles Thibault est l'un des fondateurs des recherches en physiologie animale à l'Inra et le premier directeur du département scientifique dédié à ces recherches. Il initie la création du centre Inra de Jouy-en-Josas et l'administre à ses débuts. Il occupera ensuite différentes fonctions d'administration au ministère de l'agriculture, puis au CNRS qu'il préside entre 1979 et 1981. Il a conduit des recherches de pointe dans le domaine de la reproduction animale qui ont posé les bases d'avancées actuelles, y compris pour la reproduction humaine. Chercheur dans l'âme, il entretiendra une activité à la paillasse au centre Inra de Jouy-en-Josas pendant 38 ans.

Fonctions de recherche et d'enseignement :
– Attaché de recherche CNRS : 1944-1946
– Assistant de Biologie, université de Paris : 1946-1948
– Chef de travaux, PCB, université de Paris : 1949
– Maître de recherche Inra : 1950-1954
– Directeur de recherche Inra : 1954-1964
– Directeur central de Recherche Inra : 1964
– Chef du Département de physiologie animale : 1964-1972
– Professeur de physiologie de la reproduction, université de Paris VI : 1967-1988

Fonctions d'administration de la recherche :
– Administrateur du centre de recherches de Jouy-en-Josas : 1954-1958
– Membre et vice-président du Comité consultatif de la recherche scientifique et technique auprès du Premier Ministre : 1960-1964
– Représentant de la Biologie au Conseil économique et social (agriculture) : 1961-1963
– Membre des Commissions de Biologie animale, puis de Physiologie du CNRS : 1950-1979
– Membre du Directoire du CNRS
– Président de la Commission des bourses de thèses pour la Biologie, DGRST : 1976-1979
– Président du CNRS : 1979-1981
– Président de la Société française pour l’étude de la fertilité : 1986-1989

Prix scientifiques :
– Prix de l’Académie des sciences
   . Prix Foulon (Zoologie) : 1950
   . Prix Serres (agriculture) : 1955
   . Prix Foulon (Économie rurale) : 1962
– Prix de la Société française de Gynécologie (Prix Annie et Jean d’Alsace) : 1972
– Marshall Medal, Cambridge : 1980
– Prix de Biologie de la Ville de Paris : 1983
– Prix de l’Association pour l’étude de l’endocrinologie et de la fertilité : 1987
– Prix Wolff, Tel-Aviv : 1988
– Prix de l’International Society for Embryo Transfer, San-Diego : 1989
– Membre d’honneur de l'ESHRE (European Society of Human Reproduction) : 1991