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Comment réduire encore les pertes agricoles et alimentaires en France ?

Réduire les pertes agricoles et alimentaires est essentiel pour la sécurité alimentaire mondiale comme pour préserver nos ressources (sols, eau) et notre climat. Le carrefour de l’innovation agronomique du 26 novembre 2015 a fait le point sur leur quantification et les moyens de les réduire.

Alimentos desperdiciados.. © Inra, WEBER Jean
Par Nicole Ladet
Mis à jour le 18/12/2015
Publié le 02/12/2015

En introduction de cette journée, Guillaume Garot, député et ancien ministre, auteur d’un rapport sur le gaspillage alimentaire remis au gouvernement en avril 2015, déclare « L’alimentation n’est pas une marchandise comme les autres. Les politiques publiques doivent tout faire pour lutter contre le gaspillage alimentaire ». Il détaille ensuite les 3 enjeux : éthique, économique et écologique. Éthique, parce qu’avec une population attendue de plus de 9 milliards d’humains en 2050, il faudrait selon la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’Agriculture et l’Alimentation) augmenter notre production de 70 % si nous n’en changeons pas le modèle. Économique, car chacun de nous jette de 20 à 30 kg d’aliments chaque année, ce qui équivaut à 100 € perdus par personne. Écologique enfin, car les pertes agricoles et alimentaires représentent la 3e cause d’émission de gaz à effet de serre (GES), soit l’équivalent d’un État comme la Chine ou les États-Unis. Le cadre réglementaire actuel (directive de 2008) hiérarchise ainsi les actions contre le gaspillage alimentaire : ne pas produire de surplus ou d’invendu, donner plutôt que jeter, valoriser les déchets en alimentation animale, les transformer enfin en énergie (méthanisation). Réduire ces pertes passe par l’information et la mobilisation des consommateurs, l’éducation des enfants - dans laquelle la cantine scolaire peut avoir un rôle à jouer - et la formation des professionnels. Cependant une politique publique ne peut être efficace que si l’on est capable de mesurer le gaspillage.

Tels comptes, telles pertes…

Catherine Esnouf, directrice scientifique adjointe Alimentation à l’Inra, rappelle que ce sujet très présent il y a 15 ans, est revenu en force avec un rapport FAO publié en 2011 qui estimait les pertes à près de 30 % de la production mondiale, ce qui représente aussi 250 km3 d’eau et 28 % des terres agricoles perdues. Si, en Afrique subsaharienne, l’essentiel des pertes surviennent à la production et post-récolte, dans les sociétés plus aisées, elles se situent essentiellement au niveau de la consommation. Ainsi, en Europe, on estime les pertes à la consommation à 280 kg/personne/an dont 35 % à 80 % seraient évitables. L’estimation pour la France est largement inférieure : de 20 à 30 kg/personne/an. Ce décalage dans les chiffres montre l’importance d’une méthodologie éprouvée pour évaluer ces pertes.

Barbara Redlingshöfer, ingénieur à l’Inra, présente ensuite une étude mise en œuvre pour préciser les connaissances pour la France, en lien avec le projet européen FUSIONS, en examinant les déterminants et le devenir des pertes pour 4 filières végétales et 6 filières animales. Cette étude Inra, dont les premiers résultats ont été présentés lors de ce Carrefour de l’innovation agronomique, définit les pertes alimentaires comme les denrées qui quittent la chaine alimentaire humaine. Les parties non consommables, comme les coquilles d’œuf, ne sont pas des pertes de même que les coproduits valorisés en alimentation animale comme les tourteaux oléagineux.

Des pertes endiguées mais encore évitables

L’étude Inra met en évidence des pertes dans toutes les filières et à tous les stades (production, stockage, transformation, distribution). Pertes qui représentent 3 à 10 % de la production. Elles sont maximales, voisines de 12 %, pour les fruits et légumes et pour les pommes de terre, avec une grande variabilité selon les produits. Elles sont minimales pour les produits fortement industrialisés : céréales, lait (3 %), œufs et viande (4,5 %). Ces valeurs sont inférieures à celles estimées par la FAO pour l’Europe. L’efficacité des filières céréales et animales pour la réduction de leurs pertes est en partie liée aux gros volumes et aux effets d’économie d’échelle.

Dans les filières animales, réduire le gaspillage alimentaire et l’impact environnemental implique de maximiser le potentiel de production des animaux tout en assurant leur bien-être. Une optimisation technique et organisationnelle est également mobilisable pour les fruits et légumes en jouant sur l’amélioration variétale, le choix des pratiques culturales ainsi que sur l’ajustement des commandes et des cahiers des charges. Développer la transformation (compotes) peut encore réduire les pertes. Dans le cas des céréales, les moyens résident dans l’amélioration du stockage au champ et au silo, dans l’ajustement de la cuisson du pain à la demande, et dans la gestion de la qualité sanitaire.

Quant aux dons, ils sont peu développés en fruits et légumes, où les pertes les plus fortes sont à la production, mais plus développés en pain et viennoiseries au niveau de la distribution qui concentre le plus de pertes. L’alimentation animale apparaît enfin comme un levier important pour éviter les pertes.

Des retours d’expérience

Agathe Grossmith, présente l’expérience du Groupe Carrefour qui a mis en œuvre plusieurs actions pilotées par 17 coachs anti-gaspi : jouer sur la prévention, en allongeant les dates limites de consommation de certains produits, sensibiliser et informer les clients. Dans l’exemple des bananes, un aménagement expérimenté sur les sacs de récolte réduit le pourcentage de bananes abimées, de même que le fait de pré-emballer les bananes en murisserie. Pour les bananes et les pommes, les dons aux associations et la méthanisation ont aussi permis de réduire les volumes jetés. Dominique-Philippe Bénézet, du Syndicat national de la restauration collective, cite des exemples de leviers dans ce domaine : accepter qu’il y ait moins de choix à la fin du service, assurer plus de calme en restauration scolaire pour permettre aux enfants de terminer leur repas. Antoine Vernier présente enfin une étude Ademe sur 27 foyers, qui avait permis dans un premier temps d’estimer leurs pertes alimentaires à 159 €/personne/an en moyenne (variabilité de 52 à 290 €), soit 7,7 % de leurs dépenses alimentaires, et dans un second temps, après une phase de sensibilisation et de conseil, de les réduire de 45 % en volume. Une étude sociologique complémentaire montre l’importance des normes concrétisant la dimension éthique et l’importance des pratiques : les consommateurs sont sensibles aux solutions que l’on peut leur suggérer. Bénédicte Renaud, du réseau Reseda souligne, au terme de ces débats, que la valorisation des pertes sous forme d’aliments pour les animaux est très encadrée par la réglementation, avec une place centrale accordée à la sécurité sanitaire.

En conclusion, Christian Huyghe, directeur scientifique adjoint « Agriculture » à l’Inra, rappelle les enjeux éthiques, économiques et environnementaux avec, sous-jacent, un fort enjeu méthodologique. Les innovations technologiques sont déjà largement utilisées pour réduire les pertes, et explique leur niveau relativement faible. Pour aller plus loin, il faut actionner d’autres leviers. Dans cette optique, il faudrait mobiliser davantage les sciences humaines et sociales et questionner le manque d’envie de changement. Catherine Esnouf rappelle que le concept de bioéconomie, visant à une valorisation complète de la biomasse produite, trouve également sa place dans la démarche.

En savoir plus

Le Carrefour du 26 novembre 2015 (Paris)

Ce 35e Carrefour de l'innovation agronomique du volet Alimentation avait pour thème « Leviers pour réduire les pertes agricoles et alimentaires : comprendre, quantifier et analyser.

Retrouvez (prochainement) :
-    les vidéos du colloque
-    les diaporamas projetés lors des différents exposés
-    les articles relatifs à ce carrefour parus dans la revue « Innovations agronomiques »

A propos de

Glofoods, métaprogramme de recherche

Le métaprogramme GloFoodS est porté conjointement par l’Inra et le Cirad, les deux principales institutions françaises de recherche en agriculture ; il est consacré à l’analyse des transitions vers la sécurité alimentaire mondiale, dans un contexte de concurrence pour la terre et les ressources naturelles.

Intégrant des recherches en agronomie et systèmes d’élevage, modélisation globale et changement d’usage des sols, économie et sociologie rurales, technologies agroalimentaires, nutrition et gouvernance de la sécurité alimentaire, le métaprogramme vise à articuler la modélisation globale des équilibres entre disponibilités et demande de produits agricoles, avec des enjeux locaux de production et d’accès à l’alimentation.

Site de Glofoods >

Focus

Le projet européen Fusions

Le projet européen FUSIONS (Food Use for Social Innovation by Optimising Waste Prevention Strategies / l'alimentation au service de l'innovation sociale via l'optimisation des stratégies de prévention du gaspillage) a pour objectif de lutter contre le manque d'efficacité dans la production, la distribution et la consommation des produits alimentaires. Il s’attache à résoudre le problème environnemental du gaspillage alimentaire par le biais de définitions concertées, de stratégies communes et de l'innovation sociale.
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